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La nuit s'insinuait par la vitre entrouverte de la voiture. Nous glissions comme sur un bateau de ville dans Paris endormie. À chaque feu rouge, le moteur palpitait en cadence faisant frémir l'habitacle par semonces répétitives.

A force de rondes de nuit, petit à petit, le sommeil est parti. Le sable, la fatigue, évaporés dans les ténèbres des nuits pales de la capitale. Rien. Pas un rêve. Je dors sur des tables de jour. J'ai l'impression de fabriquer mes propres anxiolytiques en administration nocturne.

C'est étrange les ruptures. Tout se décolle peu à peu. Et pourtant on s'avoue d'un mot qu'on ne quitte jamais trop tôt.

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"Mes doutes sont sur le canapé". C'est ce que j'écrivais en parlant de la bibliothèque démantelée qui gisait là, les ouvrages éparpillés comme après un blast, laissant filer les émotions. J'avais tranché nos collections communes selon mes souvenirs. A la candeur de l'installation, visant l'éternité avec autant de certitude qu'un entrepreneur ouvrant une boîte de nuit fermée depuis six ans, nous n'avions rien annoté. Si c'était à refaire, pourtant, je crois que je ne changerais rien.

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Je me délecte actuellement d'un Teoz rénové. Je découvre. Une expérience. Le chien des douanes renifle mollement mon sac. Il n'a de stupéfiant pourtant que sa banalité.

Clermont terminus, j'arrive. La bise va être froide quand le marchepied va se déplier. Ici l'Auvergne. La nuit est plus sombre car les montagnes barrent le ciel, à l'est le soleil se lève déjà. J'ai fumé cigarette après cigarette pour consumer l'oxygène et occuper l'espace. Les feuilles qui s'accrochent encore aux branches tamisent le jour naissant. Même la pluie est grise. Elle roule vainement sur les vitres, la discipline de la goutte est grave. Des maisons bourgeoises isolées s'allument, ce sont des foyers. Quelqu'un boit sûrement un café.

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Et Berlin fut une aurore adéquate. Un matin, tôt. J'ai dormis tout habillé pour être sûr de me réveiller. J'ai trouvé un certain réconfort dans les doléances du chauffeur de taxi qui m'accompagnait à l'aéroport. La banalité contemporaine gomme les tracas. Je transpirais de sommeil. Vers la Porte de la Chapelle, des jeunes femmes, elles étaient trois, avaient ôté leurs talons, pieds nus, flottait l'insouciance automnale et urbaine sur trottoirs sombres.

 Je me suis réveillé dans une ville qui ne l'était pas encore. Croisant des noctambules égarés une fois le jour levé le long de la Spree. Julien enregistre des pièces françaises dans un immense hall radiophonique est-allemand. Une Sixtine sonore. Un piano planté là, un orgue massif.

La musique, le temps, le manque de sommeil, l'hémorragie émotionnelle serait imminente. Les nerfs cantonnent la fatigue et la tristesse sous la peau. J'ai pourtant cru crever un paquet de fois ce mois-là, blindant chaque intervalle de temps pour sauver ma peau. Il y a des semaines où l'on collectionne les écueils comme on enfile des perles. Des chapelets de chagrins, des fleuves tourmentés qui cascadent dans le tumulte quotidien.

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Le 27 octobre. Lou Reed est mort. Je suis toujours à Berlin. Nous sommes dimanche. C'est le matin outre-Atlantique. Combien de jours me suis-je réveillé en écoutant Perfect Day, transformant ce quotidien en parenthèses ?

Je suis dans un salon de pianos aménagé dans un ancien dépôt de bus dans Wedding. S'empilent des pianos sans âge, sur le dos, sur le flanc, éventrés, désossés, des boggles d'histoires personnelles muettes contenues dans ces carcasses de bois silencieuses. Et dans ma tête, la mienne, muette, je me souviens du dernier jour du CBGB, de la lumière exacte dans Bowery, de ce que j'avais manqué et de ce que je voulais faire.

Quand on a découvert en soi une chose qui ne mourra pas, la seule chose qui jamais ne nous abandonnera, il devient délicat de confier à qui que ce soit le soin de le remplacer.

 

— EN IMAGES ICI — 

 

// requiem \\ 

Perfect Day — Lou Reed

Night Walk — Dirty Beaches

Clair de Lune, Mozart — Menahem Pressler

My Song 5 & Don't Save Me — HAIM

Even the Water's Cold — !!!

Ratchet — Bloc Party

Reach Out — Georges Duke

Fresh — Summer Camp

Hey Now & Sights — London Grammar

Human Being — Cat Power

6 feet Beneath the Moon (full album) — King Krule

I Dream in Neon — Dirty Beaches